Nikos et moi, on se connaît depuis bientôt vingt ans. Ce jour-là, on a décidé de se parler autrement. Pour ce nouvel épisode de Rencontre en toute franchise…, je retrouve Nikos Aliagas au Musée de l’Homme, au cœur de son exposition. Pas l’animateur que tout le monde connaît : le photographe, celui qui traque la lumière, les visages et le silence.
Nikos Aliagas et David Ken : une amitié née dans un studio photo
Tout commence en 2007. Un homme entre dans mon studio et salue tout le monde, un par un — la politesse des rois. Il vient vers moi et me demande combien de temps va durer la séance. Je lui réponds : « Le temps qu’il faut pour que tu aies les photos que tu mérites. » Autour de nous, les attachés de presse s’étranglent. Nikos, lui, éclate de rire. Ce soir-là, on s’est quittés vers 22 heures, assis à ma fenêtre, à parler déjà de photographie.
De cette séance est née une photo restée célèbre, où il saute avec une guitare pendant que je fais semblant de jouer de la basse, pour l’opération Tout le monde chante contre le cancer. Depuis, il a toujours répondu présent : la préface de mon livre, Un éclat de rire a changé ma vie, écrite depuis Los Angeles, puis la tête d’affiche du LOLPROJECT à son lancement.
Sa première émotion photographique : une boîte à chaussures
Je lui demande quelle a été sa toute première émotion photographique. Nikos remonte à son enfance, dans la petite maison de son père, au village, en Grèce. Quelques portraits aux murs, une boîte à chaussures pleine de vieilles photos. Il ne reconnaît personne. Sa grand-mère rit : « Mais c’est nous ! On était jeunes. »
Ce jour-là, l’enfant comprend le passage du temps. Pendant deux ou trois ans, il fait des « photos imaginaires » autour de la table familiale, pour garder la mémoire de tout, jusqu’aux miettes de pain. Puis son père lui confie un Instamatic.
J’ai réalisé que le temps passe et je me suis dit : moi, je vais vous garder vivants, toujours.
Nikos Aliagas
De là vient sans doute son attachement aux anciens, qu’il a toujours aimé écouter : son grand-père, qui s’appelait lui aussi Nikos Aliagas et lui lisait l’Odyssée… « Et c’est peut-être cet être humain que je cherche à chaque fois en photographiant. »
Son père, tailleur : couper le tissu, cadrer l’image
Son père a quitté la Grèce en 1964, a traversé l’Italie et est arrivé à Paris, gare de Lyon, sans savoir où dormir. Enfant, il avait trouvé dans une décharge un bout de velours qu’il nettoyait chaque soir : il est devenu tailleur, au point de réaliser des costumes pour le cinéma. J’ai eu la chance de le connaître : il m’a tenu la main lors de la première grande exposition de Nikos, à la Conciergerie.
Je demande à Nikos s’il existe un lien entre le geste de son père qui coupe et le sien quand il cadre. Sa réponse est belle : son père « accompagnait » les gens avec un vêtement, parce que ses mains savaient parler. Et le cadrage, c’est choisir.
On dit que choisir, c’est renoncer. C’est un peu trop facile. Choisir, c’est assumer.
Nikos Aliagas
Le temps et la photographie
En bon Grec, Nikos rappelle que le temps n’est pas seulement linéaire : il y a le temps chronologique, le temps personnel, le kairos, et l’éternité. Pour lui, la photographie est exactement cela : une image qu’on ne lit pas de la même façon vingt, trente ou quarante ans plus tard.
Elle cause, la photo, mais elle ne cause pas nécessairement dans le présent arrogant et dans nos certitudes.
Nikos Aliagas
Faire sa photo au milieu des pros : la leçon du concert des Stones
Quand on est connu, arriver dans une fosse de photographes professionnels n’aide pas, contrairement à ce qu’on croit. Au concert des Rolling Stones, plutôt que de se battre pour la même image, Nikos se décale et parie sur un autre angle. Il se fait chambrer… jusqu’à ce que Mick Jagger passe devant lui.
Si tu mets un homme immobile devant mille photographes, tu auras mille photos différentes.
Nikos Aliagas
Il me confie même m’avoir emprunté une expression : quand une image est réussie, il dit que c’est « une belle plaque ».
Comment choisir un sujet en street photography ?
C’est la question que me posent le plus souvent les participants de mes MASTERCLASS : « J’ai mon appareil, mais quand je sors, je ne sais plus quoi photographier. » Pour Nikos, la photo commence bien avant de mettre un pied dehors : dans les livres, les expositions, les photographes qu’on admire. Avec le temps, son cadrage est devenu instinctif. Il déclenche moins, et il jette moins.
Je n’essaie pas de composer. J’essaie de vivre un instant, de reconnaître la possibilité d’un instant.
Nikos Aliagas
Pour son exposition sur la vieillesse, un thème qu’il suit depuis toujours, il est arrivé avec 400 photos. Il a fait confiance à l’équipe du musée pour la sélection, et en a tiré une leçon : comprendre leurs choix plutôt que les discuter.
Pourquoi Nikos Aliagas photographie en noir et blanc
La couleur, dit-il, change avec chaque décennie : celle des années 80 n’est pas celle d’aujourd’hui, et les couchers de soleil en golden hour l’agacent. Ce qu’il cherche, c’est l’émotion des grands photographes humanistes : Irving Penn, Brassaï, Sabine Weiss, les gris de Salgado. Même pour photographier la Grèce, la lumière par excellence, il choisit le noir et blanc, comme Robert McCabe dans les années 50.
Le noir et blanc me crée de facto une sorte de dramaturgie temporelle.
Nikos Aliagas
Nous parlons aussi des boîtiers monochromes : à la base, tous les capteurs sont noir et blanc, c’est la matrice de Bayer qui ajoute la couleur. Sans elle, on obtient des gris d’une richesse qu’aucun boîtier couleur ne peut offrir.
Sa focale préférée : le 50 mm
Après avoir débuté au 35 mm, Nikos s’est imposé au 50 mm — et vient de découvrir le 45 mm. Pourquoi ? Parce qu’il permet d’engager un vrai dialogue : à cette distance, on n’est ni trop loin ni trop près. Et ouvert à f/2, il isole le sujet sans nier le décor.
Je ne zoome pas. Je m’approche.
Nikos Aliagas
Rencontre en toute franchise… : un format original de David Ken
Rencontre en toute franchise… est un format original créé par David Ken. Le principe : un entretien en mouvement, où l’on marche, parle et regarde ensemble — et où l’invité se livre, vraiment. Le concept a été déposé à l’INPI (enveloppe e-Soleau) et est protégé au titre du droit d’auteur. Toute reproduction ou adaptation du format, à la télévision, en podcast ou sur YouTube, est interdite sans l’autorisation de son auteur.
La conversation continue dans la seconde partie : ses portraits de Tim Burton, Brad Pitt et Pierre Soulages, la street photography incognito, Instagram et la photo la plus intime de sa vie. Découvrez la partie 2 de mon interview de Nikos Aliagas.
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